Ivan Bastien photographe professionnel Paris Ile-de-France

Méchant !

Ça y est, c’est arrivé, je me suis fait traiter de « masculiniste ». Je pensais bien que ça devait arriver un jour – à vrai dire, je pensais que ça viendrait plus vite ; ça a quand même pris cinq mois.

Pour être précis, je m’attendais plutôt à me faire traiter de « réac », voire de « facho », le genre d’insultes qui pleuvent facilement. Je ne m’attendais pas à « masculiniste », parce que pour être honnête, je ne sais pas exactement ce que c’est. D’après les propos de la personne qui m’a lancé ce nom d’oiseau, je crois qu’elle voulait dire : « Gros con de mâle fascistoïde nostalgique du patriarcat».

Ça fait un peu bizarre. Parce qu’évidemment, je ne suis rien de tout ça (même pas réac, en réalité). Vraiment, elle me parlait comme si j’étais une sorte de taré dégénéré. Bon, je n’en fais pas une maladie non plus. Je vis à Paris : je suis habitué à me faire agresser verbalement par des gens qui ont besoin de se défouler sur le premier inconnu venu. On sentait bien dans son ton qu’elle se faisait plaisir, en s’indignant comme ça. Elle a commencé en disant « Oooohhh, un livre de masculiniste ! », un peu comme quand je dis « Oooohhhh une coccinelle ! » quand je suis avec mon garçon, et que j’essaie d’attirer son attention sur le premier truc venu, pour qu’il arrête de me réclamer un énième dessin-animé. J’imagine qu’elle a besoin de pouvoir repérer ce genre de créatures un peu partout.


Évidemment, cette personne n’a pas lu une ligne de mon livre. J’ose même croire que si elle avait parcouru la présentation que j’en fais sur mon site, elle aurait été obligée de remballer ses munitions. Il lui a suffi d’un post de trois lignes sur Facebook pour s’enflammer. Ce qui l’a fait décoller, je crois, c’est que je disais qu’il pouvait y avoir une forme de culpabilité à revendiquer haut et fort qu’on se sent « père ». Et pas seulement « parent », ou « assistant de la maman ». Ça peut être perçu comme une provocation. C’est étonnant. C’est pourtant indéniable : je SUIS son père ! C’est comme ça. Je suis biologiquement équipé pour être père, et pas autre chose.

Le problème, c’est que quand je prononce le mot « père », certaines personnes entendent « maître », « patron », « militaire », « sale flic », « grosse ordure qui aime exercer son pouvoir sur son entourage ». Pourtant, je ne crois pas que ces significations soient incluses dans le mot, à la base. En tous cas, moi, je ne les mets pas. Mais du coup, on peut ressentir quelque hésitation à la ramener, sur le sujet. On n’a pas forcément envie de se faire traiter de nazi (si on ne se sent pas nazi ; si même, on les déteste très profondément). Si on intériorise un peu ces insultes, on peut même se sentir un peu coupable. C’est exactement ce que je disais, dans le message qui suscitait cette réaction. Le paradoxe, c’est que cette personne ne faisait que valider la phrase qu’elle essayait de contredire. Et plus elle me réduisait à une caricature de connard, plus elle me donnait raison.


J’imagine que ça existe, les gens qui sont vraiment nostalgiques du patriarcat, qui défendent le stéréotype « père = maître absolu ». Bizarrement, certaines personnes qui s’insurgent contre ça permettent également au stéréotype de perdurer, en refusant au mot « père » toute autre signification. Il est peut-être temps de réinventer un sens à ce mot. C’est ce que j’essaie modestement de faire dans mon livre. Parce qu’indéniablement, définitivement, JE SUIS SONRE.


L’amour invisible

Comme disaient les Beatles, et d’autres prophètes plus anciens, all you need is love. On n’a besoin que d’amour… (j’ai quand même envie d’ajouter : et d’eau fraîche… et d’un petit casse-dalle, de temps en temps… et d’un toit pour se protéger de la pluie… et d’un bon livre pour les longues soirées d’hiver… et d’antibiotiques, en cas d’infection… mais passons sur ces besoins accessoires, revenons à l’essentiel : l’amour).

Cette idée semble particulièrement s’appliquer aux enfants. D’ailleurs, c’est la grande formule de l’éducation moderne : il faut les aimer très fort, et tout va bien se passer. On a tendance à penser que les enfants n’étaient pas assez aimés, autrefois, alors on a décidé de mettre les bouchées doubles aujourd’hui. Bon, d’accord. Mais ça prend quelle forme, exactement, l’amour ?
Sous son aspect le plus connu, ça consiste à faire plein de bisous, à dorloter, à enrober de douceur, à prévenir toute forme de souffrance, à dire oui. Mais je ne peux pas m’empêcher de me demander : et s’il y avait d’autres formes d’amour ? Des formes un peu moins tapageuses ? De l’amour discret en quelque sorte, qui passerait presque inaperçu.

J’adore emmener mon garçon au parc et le regarder jouer de loin. Dans ces moments, on pourrait avoir l’impression que je me désintéresse de ce qu’il fait, alors que pas du tout. Je suis bien présent, mais lointain. Il est bien vite absorbé par ce qu’il fait, par les enfants qu’il rencontre, par la beauté d’un camion de pompier sur un muret. Parfois, le ton monte un peu : il peut y avoir des embouteillages au sommet du toboggan, des altercations au sujet d’un râteau dans le bac à sable. Les égoïsmes sont féroces à cet âge-là ; je suis souvent obligé d’intervenir.

Parfois, je vois de loin mon garçon se lancer dans l’ascension d’un rocher qui, pour lui, a la taille d’une montagne. Ça se complique. Depuis mon banc, je vois bien les risques qu’il prend. Ce n’est pas facile d’évaluer la différence entre audace et inconscience. Je le laisse faire, ou je le descends de son perchoir ? Si je le descends, je lui épargne une occasion de se faire mal. Si je le laisse faire, je vais peut-être lui permettre de prendre conscience de ses moyens. Moi-même, je ne sais pas exactement de quoi il est capable ; je vais le découvrir en même temps que lui. Pendant son ascension, il a bien une main invisible sur l’épaule, la mienne, qui ne l’empêchera pas de tomber, mais qui souhaite qu’il y arrive, qu’il prenne confiance en son corps, qu’il découvre de nouveaux horizons ; bref, qu’il grandisse.
Dans ces moments-là, je ne l’aime pas moins que quand je le tartine de bisous. Je dirais même que c’est plus exigeant, comme forme d’amour. Il y a toujours le risque que je me sois trompé. Si vous croyez que c’est marrant de voir la prunelle de ses yeux se raboter les dents de lait sur un gros caillou. Mais c’est de l’amour qui autorise à grandir. J’ai l’impression que pour grandir, on a besoin d’un peu d’espace ; on a besoin que l’amour recule un peu.

Quoi, qu’est-ce à dire ? Un bisou invisible serait-il parfois plus important qu’un bisou réel ? Voilà qui complique pas mal les choses ! Comme je le raconte dans JE SUIS SONRE, je n’ai jamais douté que mes parents m’aimaient. Pourtant, la vie m’a prouvé que j’avais manqué de choses essentielles, dans mon enfance. Peut-être que j’ai manqué un peu de cet amour invisible.

Bon, tant que nous sommes dans les hypothèses audacieuses, j’ai envie d’en émettre une autre : et si l’autorité, c’était aussi de l’amour ? (parfois)


Dire “non” sans scrupules


L’autre jour, je regardais de vieilles photos de mon garçon, prises pendant la période où il apprenait à marcher, et tout à coup, allez savoir pourquoi, j’ai pensé à l’expression “Tomber sept fois, se relever huit”.

Je ne sais pas si vous la connaissez. Je crois que c’est un vieil adage japonais. Je me suis dit : Pas de doute, la personne qui a inventé cette formule avait sous les yeux un enfant en train d’apprendre à marcher. On peut difficilement trouver plus belle illustration. C’est qu’ils ne se laissent pas démoraliser, les petits ! Ils y retournent sans se laisser abattre.  Mon garçon avait une technique marrante quand il apprenait à marcher : il levait en permanence les mains devant lui, pour amortir une éventuelle chute. Il avait compris que ça avait des chances d’arriver. Pas bête, le petit. Avec ses jambes écartées “à la cow-boy”, ses pas raides et ses mains tendues, il me faisait un peu penser à Frankenstein. Enfin un Frankenstein qui se prendrait des gamelles tous les cinq pas. Il tombait une fois, deux fois, trois fois ; il se relevait sans se faire prier. Il tombait sept fois, il se relevait… sept fois.

Euh, attendez une minute. Tomber sept fois, se relever huit ??? Livrons-nous à un calcul rapide. Si on tombe sept fois, comment on peut se relever huit fois ? Ils la sortent d’où, leur huitième fois ? C’est complètement con, en fait, cette expression. C’est comme dire : creuser sept trous, en reboucher huit. Ou : aller sept fois à la piscine, sentir huit fois le chlore. La huitième fois, ça ne peut pas être la piscine ; c’est forcément qu’on a mangé un truc bizarre.

Incontestablement, les inventeurs de vieux proverbes japonais n’étaient pas très forts en maths. En fait, il faudrait dire : Tomber sept fois, se relever sept. Et du coup, c’est vrai que c’est beaucoup moins impressionnant, comme performance. Il y a un petit côté match nul. On préférerait un bon 8-7 ; là au moins, c’est clair.

Mon garçon, au quotidien, n’aime pas trop les matchs nuls. Il préfère gagner. Si je lui dis sept fois “Non, tu restes au lit, c’est l’heure de dormir”, il redemande une huitième fois. Là, l’expression fonctionne bien : “Entendre NON sept fois, se relever huit”. Je dois l’avouer, à certaines périodes, mon boulot de papa se résume un peu à ça : dire “non” à mon garçon. Etant donné qu’il faut toujours que je le dise une fois de plus que lui me répond “si !”, on peut vite atteindre des scores impressionnants. Il est coriace, le petit. Mais j’y arrive. C’est quand même moi le plus fort, à ce jeu-là. Bon, j’avoue, j’ai une botte secrète : je n’ai pas peur de l’abîmer, avec mes “non”. Je ne me traite pas de sale fasciste castrateur qui va couper son enfant de ses désirs jusqu’à la fin de ses jours. J’aurais pu, si j’avais raisonné comme mes parents. J’imagine comme ce serait compliqué, si c’était le cas. Mais comme je le raconte dans JE SUIS SONRE, j’ai fait une découverte qui m’aide énormément, dans mon quotidien de papa. Maintenant que je sais à quoi je sers, j’ai confiance en mes “non”.

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